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Chronopolitisme

de David Keclard

« On ne se baigne jamais deux fois dans la même heure, car ni l’instant ni l’être ne sont jamais les mêmes… » 

– Héraclite ?

        Promiscuité des souvenirs entassés dans l’instant… 

Peut-on saturer d’idées la contenance d’une seconde ? Lorsque l’unité de mesure est comblée de pensées, les nouvelles cogitations effacent-elles les anciennes ? Débordent-elles sur la seconde suivante, ou font-elles craquer la première ? Je cherche encore comment 

    panser l’éphémère, 
                                                                                  garrotter le passager, 
                                                                                  plâtrer le transitoire.

Deux continents sont séparés par l’océan du Midi : 

                       Ante Meridiem                                                              Post Meridiem

                                « A.M. » comme « Ancien Monde ». 

Un soir, j’ai découvert les AM-ériques, en cherchant le Sommeil. À l’heurizon

j’ai senti que j’allais 

                             coloniser l’aurore.

14:30 : l’herbe piétinée du temps ne pousse plus à cet instant précis, labouré par l’idée. Perdant la nationalité d’une Heure, je suis devenu chronopolite : citoyen du temps. Mes pensées débordent les cadrans inétanchéisés.

14:30 : à quoi pensais-je chacune des fois où j’ai atteint cette heure ? N’y ai-je pas laissé un déchet de pensée, un résidu de réflexion, une impression que je retrouve toutes les 24h, reconnaissable mais changée ?

Je veux :

Décanter le temps dans la carafe des heures. 

Un conteneur où recycler les siècles 

en y jetant la canette évidée

des minutes consommées 

                                      d’une traite. 


      Ai-je pris pour les AM-ériques l’îlot de déchets de mes doutes

                                et de mes convictions ?

Car 

         14:30 est pollué par les déjà-vu de mes occupations successives.     

         14:30 est souillé par l’amoncellement de mes oublis. 

         14:30 a le cuivre oxydé d’une idole que trop de lèvres pieuses ont baisé. 

Lorsqu’une pensée me percute, est-ce une idée nouvelle qui me frappe, ou une spéculation stagnante contre laquelle je bute, comme contre la dépouille d’un animal mort ? Les pensées s’enterrent mal : 

on n’a pas le temps de sortir une pelle que,
déjà,
une minute est passée.

De nouvelles perspectives naîtront-elles du compost de mes rêveries ?

Demain à la même heure,
14:30 aura l’odeur rance d’une pensée datée.
À la même heure, après-demain,
14:30 empestera la décomposition de l’entendement, l’idée morte en déliquescence, la pourriture de l’intellect actualisé.

Chaque heure est un cimetière d’impressions éphémères. Le temps n’aura jamais assez de caveaux où momifier les secondes sous une pyramide de minutes.

Bientôt, nous aurons saturé le Montmartre des montres.

Alors il faudra

inventer
une annexe au chronos,
un cloud pour le temps,
un columbarium où stocker
les cendres des pensées incinérées
par manque d’espace.

Une mémoire vive
           où mettre 

                      la  mémoire morte.

Quel horloger pour faire rebattre 

les quartz d’heures arrêtés par l’infarctus du temps ?
– Quel défibrillat’heure pour ton arrêt quartziaque ?

L’heure est à la minute de silence pour commémorer
la crémation de la mémoire.

Parfois, les yeux fermés, sans même regarder l’heure, ni écouter le battement de l’horloge, 

je devine 14:30 qui se rapproche 

comme une procession funèbre,
      à son seul parfum
              d’encens 

qui
  embaume le temps mort. 

David Keclard est un écrivain français.

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Celle-qui-observe-le-monde

de Camille Chauveau

On dit qu’au centre du monde une tour se dresse, droite, dominant tout, plongeant le monde dans son ombre sombre. Personne ne sait qui l’a construite, pourquoi elle est là ; elle existe – c’est tout.

On dit que tout en haut de cette tour tutoyant les cieux, vit une reine glacée comme les grands vents furieux. On ne dit jamais son nom, ou alors avec effroi. Tout le monde en a peur, tout le monde la craint, cette femme cruelle en haut de la tour noire. 

Cette reine, c’est moi.

Je ne sais depuis combien de temps je vis là-haut, comment je suis devenue la reine qui-voit-tout. Je le suis – c’est tout. Alors je reste seule, là-haut, et j’observe, inlassablement, jour après jour, siècle après siècle. Je suis – c’est tout.

Ai-je un nom ? Je ne sais. Ceux qui m’appellent me nomment majesté, reine, celle-qui-observe. Sans doute est-ce là la seule vérité, c’est ce que je suis – c’est tout.

Je suis là-haut, seule, voguant sur le flot éternel du temps paresseux. Chaque jour un globe d’or tourne autour de moi, tantôt rose timide, tantôt flamboiement glorieux, tantôt grand lac d’argent au milieu de la mouvante brume des nuages tranquilles. A travers les grandes arcades blanches qui s’élèvent gracieuses jusqu’au dôme d’argent, immobile dans cette haute tour bercée par le vent, je contemple l’indolente errance des habitants du ciel. 

Il y a des jours où je reste allongée dans le grand lit, les yeux loin, loin au-dessus du grand dôme, glissée entre les draps légers qui m’effleurent, langoureux, et ma pensée s’envole, loin au-delà des nuages, des étoiles et du temps. Puis, après une seconde ou un siècle, je me lève et foule le sol froid de l’immense chapelle, la haute tour au-dessus du monde et des cieux, et j’observe le lent ballet des nuages laiteux qui dansent, dansent en rond, indolents, colériques, joyeux, chaque jour, chaque instant, et tout est pour le mieux.

Quand je m’approche des hautes fenêtres, j’entends une musique nouvelle, tintante, chaotique, cliquetante, un tintamarre ravissant. Je plaque mes mains contre le verre froid, presse mon front contre la vitre pour voir en bas la ville, son mouvement et sa force vibrante. 

Ai-je un jour marché dans ces rues poussiéreuses, mes pieds nus foulant le sol chaud ? Ai-je un jour senti ces odeurs, entendu ces rires, parlé ces mots ? Je ne sais pas, je n’ai jamais su ; je suis la reine qui-observe-le-monde, cela suffit.

Le vent se fait plus fort et j’entends les voix qui envahissent la tour. Je tourne sur moi-même à leur rythme, mes bras forment deux ailes, je bondis, je volte, je m’envole ! Tout cela est bien. Je n’observe plus, mais je danse, au rythme des hommes, au rythme de leurs voix… Puis la nuit vient et les voix se taisent et je retombe, solitaire, à genoux sur le marbre froid, le corps luisant sous la lumière de la Lune. 

Je suis la reine de la tour qui domine le monde, je suis seule, j’observe – est-ce tout ?

Quand le jour est brumeux, je peux me voir dans les reflets des vitres translucides. Je suis là, éthérée, flottant au milieu des nuages ; pourtant, quand je touche cette image si frêle qu’elle aurait pu s’envoler, je sens de la chair, ferme, tangible. Est-ce vraiment moi, ceci, ces membres fins et solides ? J’ai l’impression de ne jamais les avoir vus. M’ont-ils vraiment portée, ont-ils vraiment tracé ces élégantes arabesques dans l’air du soir ? Je ne sais, je n’ai jamais su…

Je suis la reine qui-observe-le-monde, je reste là, toujours, seule – c’est tout – mais pourquoi ? Je ne sais pas, je n’ai jamais su, vraiment su. Je doute, encore, toujours, je me perds dans ces mots qui montent jusqu’à moi. 

J’erre devant les fenêtres, jour après jour, et j’observe, j’observe ces hommes qui se pressent sur la terre verte, jaune, sur les flots bleus. Je vois tout, j’entends tout, toujours. Les grandes étendues de sable d’or qui tremblent paresseusement dans l’air du matin, les grandes vagues solides avançant au gré de ses embruns tourbillonnants au milieu d’un ciel toujours bleu, toujours paisible, où marchent lentement les longues caravanes si petites face à l’immensité de la terre, si petites, comme des fourmis, sous mon œil, soulevant des gerbes de grains de bronze à chaque pas qui frappe la dune en rythme jusqu’à ce qu’enfin la nuit soit là, froide, et que les hommes s’endorment quand le désert s’éveille ; les rivières de saphir froid portant les rocs blancs fendus dans leurs flots agités au milieu d’une grande plaine blanche, la neige glacée soulevée par le vent rasant les congères, un ours titubant au milieu de l’étendue de diamants minuscules qui brillent, scintillent sous l’œil acéré du soleil, cherchant quelque viande tendre à déchirer sous ses dents ; les grandes cités, chantantes, aimantes, charmantes, qui exhalent l’odeur de mille nourritures, de mille formes qui se pressent, qui échangent, qui rient, dans ces rues vibrantes de vie, qui résonnent de mille et mille voix, de mille et mille chants, encore et encore, tout le jour, toute la nuit, éclairées, brillantes, tenant haut leurs fières tours dans l’air du matin, je les vois, je peux les toucher, les entendre, les sentir, les gouter !  

Tout vibre, tout s’anime, je ne peux détacher mon regard, je ne le veux pas, je ne sais pas, j’observe, j’observe toujours, c’est beau, je ne peux m’en aller de cette fenêtre qui donne sur le monde… 

Je suis celle-qui-observe.

Là-bas, en bas, je peux entendre la musique des mots, vive, posée, grave, chantante, je peux voir la danse des gestes, emportés, gracieux, la danse des corps qui s’approchent, s’éloignent, tournent ensemble avant de se séparer, brutaux, résignés, soulagés, tendres, les hypnotiques mains qui volent, papillons gracieux, dans l’air léger, d’une joue à un bras, le long d’une lèvre, douce courbe, s’attardent sur une nuque, une épaule, avant de s’unir, joyeuses, à une autre main, amie fidèle, solide, enveloppante, chaude, ferme, une main qui écrit ou qui bêche, une main habile, une main tremblante vécue, une main d’ami, une main d’amant, une main qu’on presse, baise, porte contre soi, toujours prête à se tendre vers celui qui gît, effrayé, seul, dans l’antre noire du silence des hommes. 

Une larme triste roule sur ma joue, perle de cristal, et se brise sur le sol en un millier d’étoiles.

Je vois tout, j’entends tout, toujours, mais je ne parle pas, jamais. 

Je suis la reine qui-observe-le-monde.

Je suis seule – toujours.

La salle de marbre blanc brille de centaines de couleurs, pépie de milliers de sons. Mon regard erre dans la grande étendue. Ont-ils toujours été là ces paniers chargés d’épices odorantes, colorées, prenantes ? Y avait-il toujours ces innombrables coffres de bois précieux débordant de pierreries, ces tapis moelleux, ces statues figées aux yeux aveugles portant des rivières, des cascades entières de colliers, de bracelets, de couronnes, ces tableaux empilés laissant voir l’ombre d’un sourire, un morceau de soierie, un fragment de cheveux, ces grands miroirs qui trompent l’œil qui erre ici, ces grandes armoires ouvertes sur un fatras de plumes, de livres, de vêtements empilés débordant des penderies, ces bottes, ces gants, ces oiseaux bigarrés qui chantent tout le jour, ces chats miaulants qui se glissent partout, ces chiens qui pressent leur flanc chaud contre ma jambe immobile ? Est-ce bien là ma tour, ma demeure, ma vie, cet amas de choses qui s’empilent encore et encore, jusqu’à s’élever, immenses donjons, labyrinthes, marais, jusqu’à englober le tout jusqu’au ciel bloqué ? 

Je ne sais pas, je n’ai jamais su, je ne crois pas avoir su, c’est étrange non, je suis celle-qui-voit-tout mais je ne sais rien ; je vois tout mais je ne sais rien, j’observe – c’est tout.

J’avance lentement au milieu de tout ceci, effleure de ma peau les hautes piles branlantes. Je ne sens plus le vent, simplement l’odeur d’une poussière forte qui imprègne le tout, jusqu’à ma peau, jusqu’à mon âme. Tout a-t-il toujours été ainsi ? Je ne sais pas, toujours pas, je ne sais pas pourquoi…

Saurai-je un jour ? Je ne sais pas. Les cieux muets jamais ne me répondent.

Je ne sais pas. Les hommes parlent, parlent, mais je ne peux qu’entendre.

Que serais-je si je n’étais pas en haut, si j’étais en bas ? Je ne sais, je n’y ai jamais pensé, je ne pense pas, je ne sais pas, c’est étrange… Je suis la reine qui-observe-le-monde, la reine du haut de la tour qui domine tout – est-ce tout ?

Le jour revient et avec lui la joie des voix véloces vivantes dans ma solitude glacée. Ça y est, je suis transportée : mon pied se dresse, me porte, danse ; mes bras sont deux ailes qui m’emportent, immenses. Je tourne sur moi-même, je m’envole, bondis, mes jambes vivement se tendent… – et traîtreusement se prennent dans un tapis. 

Je tombe.

Tout s’écroule, j’étouffe, je suffoque, je suis écrasée par la pile effondrée, par l’immense fatras qui me presse sur le sol, sur des plis. Je suis piégée, comment sortir, tout s’abat autour de moi… Que faire ? J’ai peur… Quelqu’un, y a-t-il quelqu’un pour me sauver ?  – Je ne vois rien, je ne sens que le  poids qui pèse sur mes épaules… Que faire ? Je suis la reine solitaire, personne ne me répond. Que faire ? – Pitié… 

Mes os se brisent, ma peau se fend, creuser il faut creuser, lutter contre la marée des objets qui s’effondrent, contre la grande vague qui s’abat sur la reine de la tour qui-domine-le-monde, je me bas, je me débats, je grimpe, mais où est le haut, où est le bas, je ne sais pas, je ne vois rien, je grimpe toujours.

J’émerge en hoquetant, je ne reconnais plus rien, je ne sais où je suis, il ne reste qu’un immense chaos dans la tour ravagée. Suis-je vraiment encore ? Je ne sais. Comment suis-je sortie ? Je ne sais. Suis-je sortie ?

Je ne peux plus rien voir, seul reste l’incendie brûlant qui laboure mes membres.

Est-ce cela la douleur ? Je ne sais pas, je n’ai jamais su. Ma peau devient bleue, rouge, violette, un peu de sang carmin goutte de ses plaies. Est-ce la première fois ? Je ne sais si c’est étrange, je n’ai jamais senti ça… Comment puis-je sentir ? J’observe c’est tout… Je ne comprends pas… Que suis-je… Qui suis-je… Suis-je la reine qui-observe-le-monde ? que fais-je ici, qui suis-je, suis-je la reine ? je ne sais pas, je n’ai jamais su… ça fait mal, arrêtez, je ne sais pas, arrêtez, faites taire ces voix, je ne sais pas, je suis seule, laissez-moi, taisez-vous, pitié, je veux me perdre dans les nuages, laissez-moi, je ne sais pas –  j’ai peur…

 Je rampe vers les fenêtres de verre. Le jour est levé mais le monde est sombre. 

La reine qui-observe-le-monde se roule contre la fenêtre – et pleure.

Rouge, jaune, noir, fauve, une grande lueur tremblotante qui envahit l’horizon. Il fait nuit, toujours nuit, et je me recroqueville contre la fenêtre. La marée dans la tour me presse contre la vitre, je ne peux bouger, je ne peux rien faire, je ne peux qu’observer, encore, toujours observer, c’est là mon rôle, n’est-ce pas, je ne sais pas, je ne sais plus, j’observe – c’est tout – est-ce tout ? Il fait nuit, toujours nuit, et les étoiles sont voilées par la grande lueur tremblotante qui envahit l’horizon.

Ça blesse mes yeux, ça blesse la paix du ciel. Qu’est-ce que c’est ? Je ne sais pas, je ne vois rien, ça fait mal de voir, c’est la première fois que ça fait mal, vraiment, je ne sais pas, je n’ai jamais su, mais il faut que j’observe, c’est là mon rôle, n’est-ce pas, j’observe, pour toujours, seule, j’observe – c’est tout.

Ça m’appelle, ça m’attire, qu’est-ce que c’est, mais ça fait mal aussi, qu’est-ce que c’est, je ne sais pas, je…

Un grand tambour qui vibre, qui rugit, ô tonnerre, gronde et grogne, grandit en bas, avance, rampe vers les hommes, les troupes qui avancent, qui grognent, qui grondent, ô tonnerre, qui se massent, que font-ils, qui font vibrer la terre sous leurs bottes rageuses. Ça court, ça crie, qu’est-ce que ça fait ? Ça sent tant de choses… Le métal chaud qui sature l’air, la déflagration de poudre qui illumine la nuit, le bruit assourdissant des milliers de gorges qui crient, crient, hurlent toujours, à la lune, au monde, à la mort. Ça sent tant de choses… 

Et ça avance, ça avance toujours, ça guide les hommes, on le suit, aveuglément, sans savoir où l’on va, sans se poser de questions, sans voir le gouffre, sans voir la falaise, on avance – c’est tout.

Et je suis là, là-haut, seule, recroquevillée, j’observe, condamnée à observer, sans parler, sans pouvoir parler, je vois, j’observe, je vois tout, je ne peux rien faire, jamais rien, pas même hurler, j’observe – c’est tout – c’est toujours tout, pourquoi, je ne veux pas, je n’en peux plus, je pleure, j’observe – c’est tout – c’est toujours tout, pourquoi, pourquoi…

La reine qui-observe-le-monde se roule contre la fenêtre – et pleure.

Le monde brûle.

Ça fait des mois, des années, des siècles, et j’observe, toujours, je…

Le monde brûle.

Je veux… je ne sais pas ce que je veux. Veux-je quelque chose ? 

Je ne sais pas. Je ne sais jamais. Pourquoi ? Que suis-je ? Qui suis-je ?

Je ne sais pas – encore. Je ne sais jamais.

Le monde brûle.

J’avance, je titube, je tombe, je…. Que fais-je ? Où suis-je ? Que vois-je ? Qui suis-je ? Je ne sais. Qu’est-ce ? Non, je… Qu’est-ce ? Où est le haut ? Où est le bas ? Qu’est-ce que le haut ?

Je ne sais.

Le monde brûle.

Il y a un bruit qui bat, l’entends-je ? Je ne sais pas entendre. Le sais-je ? Je ne vois pas. Je ne vois plus. Ai-je vu ? Je ne sais. Que suis-je ? Je ne vois rien. Que suis-je ?

J’ai oublié quelque chose d’important.

Le froid, la danse de grands géants célestes…

Qu’est-ce ? Je ne me souviens plus. Qu’est-ce ?

Le monde brûle.

Qu’y a-t-il ?

Je…

Qu’est-ce que je… ?

Je ne comprends pas.

Que vois-je ? Vois-je ?

Un cri dans la tour  –  un hurlement – je n’entends rien.

La tour brûle.

Un choc sourd. Je le sens à peine. Un choc sourd. Je ne le sens pas. Le sang coule. Je ne sais pas sentir. Un choc, violent. Je ne sens plus. Le sang coule. C’est rouge, c’est chaud. Qu’est-ce… Choc. Quelqu’un frappe sa tête contre la vitre. Qui est-ce ? Choc. Du sang, encore. Il coule, coule, sur un visage, sur une vitre, sur le sol blanc au milieu d’une salle recouverte d’une bataille. Choc. Un gémissement. Qui est-ce ? Qu’est-ce ? Choc. Choc. Des poings qui frappent, encore, frappent, éclatent, le sang qui vole. Suis-je celle qui frappe ? Je ne sais pas. Je ne sais plus. Ai-je été ? Je ne sais, je frappe.

La vitre se brise.

Le vent est là, il chante, il hurle. Qu’est-ce qu’hurler ? Il n’y a rien, que des nuages blancs aveugles muets ils ne me parlent plus les nuages. M’ont-ils parlé ? Je ne sais, je ne sais pas, je ne suis plus.

Je… – C’est tout.

Le vide, le monde, les hommes, le néant, rien qui m’appelle.

Choc.

La tour brûle.

Le vide, le monde, les hommes en bas.

Je m’avance.

Le vent chante, me caresse, me porte… Je danse au milieu des nuages, je tourne sur moi-même, mes mains se déploient, deux ailes gracieuses, je danse, je suis libre, tout défile, les nuages m’accueillent, me caressent, me portent… Je descends, je danse, je ne vois plus rien, ce n’est pas grave, je danse, je descends, je vole, je danse, c’est beau, je descends, je vole vers la ville, je vais être parmi eux, je descends, je vais les voir sans la vitre, c’est beau, je descends, je vole vers eux, je vais être là-bas, je vais